Guerre et paix dans l’intelligence artificielle

Pourquoi les géants du numérique ont-ils décidé de s’associer dans l’intelligence artificielle, dont le développement pour chacun est ô combien stratégique ?

Le 28 septembre 2016, de grands noms de l’économie numérique ont décidé d’enterrer la hache de guerre pour s’allier au sein du Partnership on AI, ou, sous son nom complet, Partnership on Artificial Intelligence to Benefit People and Society. Derrière cette promesse altruiste, on retrouve Google, Facebook, Amazon, Microsoft et IBM.

Le but affiché de cette organisation à but non lucratif est de joindre les forces pour soutenir la recherche, recommander les bonnes pratiques et publier des travaux en licence libre sur des sujets tels que l’éthique, la transparence, la vie privée, l’interopérabilité, la collaboration entre hommes et systèmes d’intelligence artificielle, etc.

Dans les faits chacune de ces entreprises dispose d’un siège au conseil d’administration : Ralf Herbrich (Amazon), Mustafa Suleyman (DeepMind/Google), Yann LeCun (Facebook), Francesca Rossi (IBM) et Eric Horvitz (Microsoft). Cinq autres membres provenant de partenaires externes seront également nommés.

Mais pourquoi donc des entreprises a priori plus concurrentes que partenaires prennent-elles ensemble de tels engagements ? C’est que le sujet de l’intelligence artificielle n’a rien d’un effet de mode. Il sous-tend une grande partie des avancées technologiques qui elles-mêmes vont impacter progressivement tous les secteurs d’activité, de la santé à l’automobile en passant par la finance et les services.

Rappelons que l’intelligence artificielle est un ensemble d’algorithmes et de techniques qui permettent à la machine d’atteindre le niveau de l’intelligence humaine, voire de la dépasser. L’exemple d’AlphaGo (DeepMind, Google) qui bat au jeu de GO son champion du monde, le Coréen Lee Sedol, est souvent cité comme un révélateur des avancées de l’intelligence artificielle.

Anticiper les éventuels blocages sociétaux

Et ses applications se multiplient à vitesse grand V ! Objets connectés, smartphones, voitures autonomes, médecine, etc. Partout où il y a de grandes quantités de données, de l’automatisation, de l’aide à la décision ou de l’arbitrage, il y a ou il y aura de l’intelligence artificielle.

Ce qui n’est pas sans poser de gigantesques défis… Plus de la moitié de la population mondiale pourrait être mise au chômage par l’intelligence artificielle, l’automatisation des tâches et la robotisation, a estimé Moshe Vardi, directeur de l’Institute for Information Technology de l’université Rice, au Texas.

Au-delà de l’emploi, c’est donc tout le rapport de subordination entre l’Homme et la machine qui est questionné. Et toutes les questions à la portée quasi-philosophique qui vont avec :  jusqu’où aller dans la délégation à la machine de nos décisions ? Quels sont les garde-fous ? Y-a-t-il un point de non-retour ?

C’est visiblement pour répondre à toutes ces questions que le Parnership on AI a été conçu. Il est rassurant de se dire que les entreprises technologiques qui ont le plus à gagner dans l’expansion de l’intelligence artificielle sont également les premières à prendre leurs responsabilités en se contraignant à la transparence et ouverture.

Posture de principe ?

La question reste de savoir si l’implication de chacun est réelle ou s’il s’agit là d’une posture de principe par anticipation des inquiétudes qui ne manqueront pas d’émerger dans l’opinion publique et chez les législateurs.

Les implications business de l’intelligence artificielle sont titanesques. Il est difficile d’imaginer ces entreprises reculer devant des marchés juteux quand des préoccupations éthiques se mettront réellement sur leur chemin.

Et ce d’autant plus que la prime aux premiers entrants est importante car ces technologies bénéficient d’un effet auto-entraînant. Plus leur solution est utilisée, plus elle est éduquée et donc performante. C’est le principe même du deep learning, cette technologie d’apprentissage, basée sur des réseaux de neurones artificiels, qui a permis d’énormes avancées ces dernières années.

Apple et Tesla aux abonnés absents

Enfin, il est intéressant de noter que deux acteurs brillent par leur absence de ce partenariat. Le premier est Apple. Cela n’a rien d’étonnant. D’une part, comparativement à ces 5 entreprises, Apple est beaucoup moins avancée sur le sujet de l’intelligence artificielle. D’autre part, la marque à la pomme a toujours cultivé un goût prononcé pour le secret et préféré jouer en solo.

L’autre absent notable, c’est Elon Musk. Le président Tesla Motors et Space X est pourtant très engagé sur le sujet. En 2015, il avait fait grand bruit, accompagné de Stephen Hawking et de Bill Gates pour alerter le monde sur les dangers inhérents à l’explosion de l’intelligence artificielle : si réussir à créer une réelle intelligence artificielle pourrait être le plus grand événement de l’histoire l’humanité, cela pourrait également être le dernier.

Elon Musk, qui est donc aussi investi que critique à l’égard de l’intelligence artificielle, a déjà cofondé OpenAI une organisation caritative de recherche au budget d’un milliard de dollars. L’absence d’Elon Musk aux côtés de Facebook, Amazon, IBM, Microsoft et Google est-elle due à un emploi du temps déjà bien chargé ou à de réels désaccords sur le fond ? En l’absence de commentaire des principaux intéressés, la question reste ouverte.

Josselin Moreau

Planneur stratégique, Le LAB SQLI

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